Le cœur invincible Laurence Peyrin

Par Dominique de Poucques – 16 mai 2025

Pour son dernier roman, Laurence Peyrin embarque ses lecteurs dans sa ville fétiche : New York. Et elle semble s’y amuser. Un de ses personnages féminins, Holly, forte, indépendante, déterminée — à son image ? — chausse ses baskets à chaque contrariété pour marcher dans les rues, prétexte à l’autrice pour décrire avec passion la ville, ses enseignes, ses ambiances, tout au long des déambulations de son héroïne. Celle-ci croisera le chemin d’Azaria, une jeune femme en pleine mutation. La romancière nous mène au questionnement autour de la maternité, la génétique, la transmission. Elle rappelle la nécessité de parfois toucher le fond avant de pouvoir faire rejaillir une étincelle, apercevoir une lueur.  Avec ce roman résolument actuel et féminin, la romancière ne se contente pas d’être consensuelle mais ose poser quelques vraies questions de société. Voilà qui fait du bien.

  • Vous écrivez des histoires de femmes. On ressent l’affection que vous avez pour elles. Il y a dans vos livres un certain féminisme « à l’ancienne », qui me rappelle l’existence et l’importance de la sororité. Je pressens que ce n’est pas une mission que vous vous êtes donnée, mais que c’est en vous.

Oui. C’est surtout de la bienveillance. En ce moment on a hélas souvent l’impression que les femmes ne parlent qu’en tant que victimes. A travers ces romans j’ai envie de montrer ces femmes qui sont parfois des battantes, mais aussi des femmes normales, simplement. J’ai un intérêt pour le féminisme revendicateur et pas pour celui qui est purement vindicatif.

  • Le thème central est celui de la maternité, positionné comme un choix absolu et conscient. Vous rappelez qu’il n’y a pas que des femmes en situation de précarité ou dans un contexte difficile qui font le choix de ne pas mener une grossesse à son terme ou de ne pas élever un enfant, et que certaines tournent cette page sans trop de difficultés et sans culpabilité. Si ce n’est pas militant, c’est courageux. Vous avez des retours de vos lecteurs à ce sujet ?

Oui, j’ai un retour très positif. Je viens de faire des séances de dédicaces pendant le Salon du Livre de Paris et j’ai eu des discussions passionnantes avec des femmes qui m’ont dit que la maternité n’avait pas été évidente pour elles et qu’elles avaient aimé lire que tous les sentiments d’une mère étaient autorisés. On peut regretter une maternité. Il m’est arrivé de me dire que dans une autre vie, je n’aurais pas d’enfants, pour pouvoir profiter autrement. On a aussi le droit d’être déçue de ce qu’est réellement la maternité. C’est en réalité à ça que l’on devait s’attendre. Idéalement il faudrait ne rien en attendre, Mais ça on le découvre 20 ans plus tard.

  • C’est ce qui vous fait dire qu’il faut de l’humilité pour devenir mère ?

Oui. Même lorsque les enfants quittent le nid, ils ne vous remercient pas forcément pour tout ce que vous avez fait.

  • Vous prenez d’autres risques, comme ce passage sur le N word…

Aux États-Unis il existe maintenant un truc effrayant qu’on appelle les « sensitivity readers » : en fonction de ce que vous écrivez, une personne est dédiée à la relecture de votre livre, et jugera si ce que vous écrivez est acceptable. Or dans le monde actuel, les auteurs ont déjà tendance à s’autocensurer, pour ne heurter personne. On réfléchit à l’image que projettent nos personnages, on ne peut plus être spontané à 100 %. On continue à tenter de pousser les barrières mais c’est difficile. Le problème existe également au cinéma, avec les « coordinateurs d’intimité ». Il y a moins de liberté, et si on transpose ça dans la vraie vie, on voit que c’est pareil.

  • Qu’y a-t-il de vous dans Holly ?

Le goût du beau, certainement. Le fait qu’elle soit joaillière n’est pas arrivé par hasard. Je choisis le métier de mes personnages avec une raison, en fonction de leur caractère. Holly a connu une période difficile ; elle n’aime pas son enfance, elle a grandi dans un milieu qui n’avait rien de chic, et elle a besoin de se réfugier dans le beau. La joaillerie correspondait à ce désir ; qu’est ce qui est plus beau et pur qu’une pierre précieuse ? Ce besoin pour Holly passe par la contemplation, ce qui implique l’amour de la solitude. C’est aussi le sens de la précision et de l’observation. Le tout fait le métier de joaillière. Et comme Holly, je marche beaucoup.

  • J’aime bien comprendre le processus de création d’un livre. Quelle est l’idée de départ de celui-ci ? Est-ce le poème ?

Non, il est venu en cours de route.

  • Alors c’est le fait d’être grand-mère qui vous a fait repenser à la maternité ?

Oui, c’est peut-être en voyant ma fille que je me suis revue à son âge, avec cette idée idéalisée de la maternité, pour laquelle on sacrifie tout, qui fait tout tourner autour de nos enfants.  Même si j’ai adoré avoir une famille nombreuse, j’ai compris qu’il fallait abandonner l’idée qu’un jour on serait remerciées pour les services rendus. Ce n’est pas pour ça qu’on le fait. Pour la suite du roman, je raconte l’histoire comme elle vient, je n’ai pas de plan. Par contre je pars souvent de l’élément géographique. Ici, New York, avec ses deux rives, les deux côtés d’un fleuve qui n’est vraiment pas large. Ce sont deux vies qui s’ignorent alors qu’elles sont si proches. D’un côté les buildings, les klaxons, l’énergie, et de l’autre, l’art, quelque chose de plus tranquille, à hauteur d’homme, un sentiment de liberté, de vivre ensemble. Ce sont des gens différents, ce qui correspondait au sujet du livre : ces deux femmes qui vivent face à face, à quelques centaines de mètres, en s’ignorant dans deux mondes différents et pourtant dans la même ville. Certains personnages peuvent surgir alors que je ne les avais pas prévus, d’autres peuvent prendre une importance que je n’avais pas imaginée. C’est le cas de Nancy, par exemple, qui est la meilleure amie, et qui est la voix de la sagesse. Elle a le recul, elle se permet de conseiller de ne pas trop attendre de la maternité, qu’il faut pouvoir donner en sachant qu’on ne recevra peut-être pas.

  • Tous ces personnages féminins que vous avez fait naître dans vos romans, est-ce qu’ils restent près de vous, est-ce que vous les gardez à l’esprit ?

Les personnages ne me quittent jamais. Chacun de ces lieux correspond à un d’eux. Mon but en écrivant est de faire en sorte que le lecteur se dise qu’il arrive à un moment de la vie du personnage ; qu’il a existé avant le livre et qu’il aura une vie après. C’est une photographie d’un moment. Je voudrais qu’on ressente son passé, et que la fin un peu ouverte permette au lecteur de le laisser partir. En cela mes personnages sont pour moi vivants. Ils marchent : sur le pont, à Brooklyn, et je les ai en tête. Ils appartiennent à tous ces lieux que j’aime. Quand je me promène à Coney Island, Angela et June sont à mes côtés, même si je les ai écrites il y a presque dix ans. Elles vivaient déjà là et je n’ai fait que les attraper au passage.

  • Vous avez déjà le prochain à l’esprit ?

Ce ne sera pas « le » mais « les » prochains ! J’aime bien me lancer des défis, pour ne pas m’enfermer, et ne pas vous enfermer dans mon écriture. Je vais écrire une saga en trois tomes. En réalité ce n’est pas trois fois plus de travail parce qu’une fois qu’on a les personnages, c’est le principal. Je pourrais d’ailleurs assez facilement écrire le tome 2 de n’importe lequel de mes livres. Donc cette fois je pourrai vraiment rester avec eux, et raconter des périodes différentes de leurs vies. La semaine dernière l’idée que je cherchais m’est venue en pleine nuit. Ça a quelque chose de magique. Je peux déjà vous dire que ça se passera dans le sud des États-Unis, dans les Keys.

 

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