Le concours de pêche Loris Chavanette

Par Dominique de Poucques – 27 septembre 2025

Alexandre vit à Paris et regarde impuissant les maillons de sa vie se défaire un à un. Juste avant de toucher le fond, il part sur un coup de tête pour tenter de se retrouver et peut-être enfin faire le deuil de son père disparu. C’est vers la mer qu’il se dirige instinctivement, « là où est Papa ». Ses pas le mènent vers le port où se déroulent les prémices d’un combat mémorable et essentiel entre les pêcheurs locaux et un étranger sans-abri. Alexandre choisit bien vite son camp et participe à ce concours de pêche à la dorade avec une ferveur nouvelle. D’étincelles de joie en moments de désespoir, chacun jouera bien plus que ce qu’il veut bien avouer. Pour ce deuxième roman, Loris Chavanette sort de sa zone de prédilection, l’Histoire, pour écrire un conte humaniste, inspiré par une rencontre personnelle.

ENTRETIEN

  • Vous êtes historien ; le roman n’est donc pas votre ouvrage de prédilection. C’est une respiration dans votre partition ?

Ce sont même des échappées belles. Le roman permet un sentiment de liberté absolue. C’est assez désarmant, puisque l’histoire n’est pas écrite ; on devient le Créateur, qui peut construire et faire mourir ses personnages. Tout peut arriver, mais il faut garder une certaine humilité, on est tenu par la vraisemblance. Et si tout est faux, tout est parfois vrai entre les lignes. C’est d’ailleurs assez troublant d’entendre des personnes me dire qu’ils me retrouvent dans mes romans. Alors que dans les livres d’Histoire, c’est forcément plus difficile de me retrouver, comme par exemple dans Danton ou Robespierre, dont j’ai fait la biographie comparée. Je pense que le roman et l’Histoire sont complémentaires.

  • On comprend facilement que l’Histoire et la politique sont entremêlées. En revanche le lien avec le roman est moins évident. En quoi votre formation vous aide-t-elle à écrire un roman ?

 Ce qui m’aide le plus, ce sont mes lectures d’enfance. Je crois qu’on garde une mémoire évolutive mais incrustée des lectures qui nous ont transformés. Je me souviens d’avoir lu « Léon l’Africain » d’Amin Maalouf en écoutant la musique de « Love Story », et je me sentais en lévitation, en train de voyager à travers l’Afrique. Ma formation était juridique, mais j’ai toujours voulu fuir le droit et chercher refuge ailleurs. J’ai commencé à travailler à un roman sur la Révolution française— qui n’a pas abouti — je suis devenu historien de la Révolution et plus tard romancier, ce qui me donne le plus de joie et où j’ai l’impression d’apporter le plus. Je n’ai jamais eu de stratégie. Je crois au supplément d’âme quand on fait quelque chose que l’on aime.  Lors de la sortie de mon premier roman, les salons littéraires ont été annulés pour cause de Covid et c’est via le réseaux sociaux que j’ai pu avoir des contacts avec mes lecteurs. C’est peut-être la partie la plus précieuse de l’écriture.

  • Vous abordez beaucoup de thèmes mais c’est la mer qui est centrale dans votre livre. C’est par elle que beaucoup d’événement arrivent : la disparition du père ; Jonas ; l’affrontement puis cette renaissance pour Alex. Cette mer, vous l’avez connue tout petit. Vous y reviendrez toujours ?

Dans le roman, la mer, comme la mère, ont un rôle déterminant. La mère d’Alexandre est à l’origine de son départ vers la mer. Celle-ci est le miroir de l’âme pour l’enfant que j’ai été. La mer, c’est des lectures, c’est un paysage. C’est le poème de Paul Valéry : « La mer, la mer, toujours recommencée / Ô récompense après une pensée / Qu’un long regard sur le calme des dieux ». Il y a un rapport spirituel à la mer. Poséidon est de loin le Dieu le plus gâté.

  • On ressent votre plaisir à décrire les personnalités de ces pêcheurs ; c’est un hommage qui provient de vos souvenirs d’enfance ?

Le sud de la France a des trouvailles linguistiques très fleuries. C’est aussi un langage très populaire, très simple et imagé. Ces personnages sont des comédiens du quotidien. À la pêche, tout prend des dimensions inimaginables. À Marseille, on parle de « la sardine qui a bloqué le port ». Beaucoup d’insultes proviennent du lexique de la mer : on se traite de rascasse, de mollusque, etc. Les ports sont des villes un peu spéciales, avec cette ouverture vers l’horizon. Il y règne une loi du plus fort, mais surtout une loi de l’honneur. En réalité il s’agit de l’honneur du plus gentil. La méchanceté n’est que de surface ; la gentillesse est dissimulée, elle n’est pas immédiate.

  • Tout le long du roman, on retrouve des mondes opposés qui s’observent et se font face : la nature et l’homme, Paris et le reste du pays, le sans-abri et les Sétois. Pourtant la bienveillance et l’entraide finissent par rassembler. Voilà un besoin très actuel et universel.

En réalité, puisque c’est inspiré d’une histoire vraie, qui est ma rencontre avec un sans-abri, je l’ai écrit avant tout pour lui, pour lui faire un cadeau. De cette rencontre est née pour moi la conscience de l’importance du lien social. J’ai imaginé d’autres fins pour le roman, qui auraient aussi été plausibles. Je crois que tout roman est initiatique, peu importe que le personnage revienne à ce qu’il était ou qu’il évolue, il suit en tous cas une trajectoire. Les personnages secondaires donnent du sel au récit, comme ici les personnages féminins. Les rencontrent permettent de changer, d’évoluer. Souvent, on reçoit le bonheur quand on s’y attend le moins.

  • Comme dans le cas d’Alexandre, qui tombe sur Jonas — qui représente la Sagesse — au moment où il a bien besoin d’un coup de pouce ?

Le personnage d’Alexandre quitte son milieu habituel et part se ressourcer seul. Il est important parfois de nous séparer de notre environnement pour prendre le temps de la solitude. C’est seul que l’on fait la rencontre de personnes seules comme nous. Le sentiment de solitude s’estompe par le fait de s’interroger l’un sur l’autre, sur ce qu’est la vie, sur son destin. L’ Autre peut alors parfois entrer dans notre vie, en bousculant des certitudes. C’est comme ça qu’on fait parfois des rencontres d’amitié ou amoureuses, en se mettant un peu en danger. Le concours de pêche ici est un prétexte pour que des gens que rien n’aurait dû réunir puissent se mettre à échanger pendant des jours.  

  • Au fond, les deux personnages s’apportent mutuellement quelque chose : si Alex gagne la foi en l’avenir, ce concours permet aussi à Jonas de vivre quelque chose d’important, puisqu’à un moment il est prêt à perdre la seule chose qu’il possède encore, et qui le rattache à ses souvenirs. Il veut en fait retrouver de la fierté, sa part d’humanité ?

En réalité il est question d’un triangle : Jonas est étranger et il est moqué pour cela. D’un côté il y a les pêcheurs qui le rabaissent, le méprisent. De l’autre il y a Alexandre, le Parigot, humilié lui aussi comme « étranger ». Ce n’est pas pour lui-même que Jonas décide de se battre mais pour défendre un idéal de justice. C’est la raison pour laquelle il insiste pour qu’Alexandre participe. Jonas va en quelque sorte pêcher Alexandre.

  • Vous avez revu l’homme qui vous a inspiré le personnage de Jonas ?

Je ne l’ai pas revu mais on se parle régulièrement au téléphone. J’ai eu l’idée de ce roman juste après notre rencontre. Je l’ai écrit sans le lui dire et je lui ai fait parvenir par l’intermédiaire de son fils. Ils considèrent tous les deux que je fais maintenant partie de leur famille. Son fils, Okan, m’a dit qu’au moment venu, son père serait enterré avec le livre.

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