On pourrait en écrire des lignes sur ce petit opuscule que vient de publier le plus célèbre des Immortels, tant il condense en une centaine de pages tout ce qui...
LireFantômes Christian Kiefer
Par Dominique de Poucques – 24 mars 2021
1945 : lorsque le jeune Ray Takahashi rentre de la guerre, plein d’espoir en l’avenir, il ne retrouve rien dans sa Californie natale de ce qu’il y avait laissé en s’engageant. Ses parents ont été forcés à quitter leur maison, et ses démarches pour retrouver la jeune femme qu’il aimait ne le mènent qu’à des conversations hostiles. Médusé, « déjà nostalgique d’une existence qu’il se savait par avance incapable de reconquérir un jour », après quelques jours d’errance, il disparaît.
1969 : des retrouvailles inattendues se passent entre deux femmes, poussées par des raisons différentes mais à la recherche de la même paix pour leur âme. Ensemble, elles vont tenter de reconstruire le puzzle de l’existence de Ray à son retour du front. Ce qu’elles vont découvrir ne laissera personne indemne.
Christian Kiefer revient sur ce pan méconnu de l’Histoire : en 1942, suite à l’attaque de Pearl Harbor, un sentiment de défiance naît aux États-Unis envers les familles immigrées ou d’origine japonaise. Celles-ci sont emmenées et enfermées dans des camps, où elles resteront jusqu’à la fin de la guerre. Beaucoup de jeunes détenus sont pourtant nés aux États-Unis et – comble de l’absurdité – certains d’entre eux s’engagent pour aller combattre en Europe auprès des Alliés, confirmant leur allégeance au drapeau américain. « Ray a continué à porter l’uniforme, comme si, en le gardant toujours sur lui, il lui était possible de l’incorporer à sa chair et de devenir enfin un véritable Américain. N’était-ce pas dans ce but qu’il avait boutonné sa chemise militaire sur son torse nu, enfilé le pantalon et lacé les bottes ? Dans ce but qu’il avait tiré sur les nazis en France, regardé ses camarades se faire réduire en charpie jour après jour et nuit après nuit, dans tout le sud de l’Europe ? Est-ce que cela ne faisait pas enfin de lui, au bout du compte, un Américain ? »
L’auteur choisit de présenter cette histoire à travers la voix d’un citoyen américain dont la famille a été impliquée une génération auparavant dans la disparition de Ray : John Frazier, vétéran du Vietnam noyant dans l’alcool et la drogue le souvenir d’une guerre dont on ne revient jamais totalement, en proie à ses propres démons, qu’il tente d’exorciser par l’écriture. « Ma démobilisation datait du mois d’avril de l’année précédente, 1968, mais une sensation d’humidité s’attardait dans les profondeurs obscures de mon muscle cardiaque, dans ce poing serré qui continuait à battre alors que tant d’autres – amis, compagnons et ennemis – avaient disparu dans la paume mollement ouverte de la mort. »
C’est finalement le hasard qui jouera pour Frazier le plus grand rôle. 40 ans après les faits, il découvrira finalement ce qu’aura été le sort de Ray Takahashi. Après cela, régulièrement visité par les fantômes du passé, il oscillera entre gratitude et culpabilité.
Le roman est captivant de bout en bout, explorant la faiblesse humaine et la lourdeur des secrets, exposant l’absurdité d’enjeux dont dépend l’individu, le transformant en pauvre marionnette aux volontés inutiles. Le texte est fort, mis en valeur par une écriture juste et précise. Comme toujours dans la collection «Terres d’Amérique» d’Albin Michel, on saluera l’excellente traduction, ici par Marina Boraso.
Retrouvez ce roman sur le site de l’éditeur Albin Michel
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