Une fois encore, l’auteur hypnotise le lecteur par la beauté de son écriture, qui apparaît flamboyante dans cette histoire tragique.
LireVivre vite Brigitte GIRAUD
Par Dominique de Poucques – 9 mai 2023
Avec ce roman lauréat du prix Goncourt 2022, Brigitte Giraud amène le lecteur au bout de la terrible réflexion qu’elle mène depuis l’accident de moto qui a coûté la vie à son mari en 1999. Moto qui ne lui appartenait pas, qu’il n’aurait jamais dû enjamber, qu’il n’était pas prévu qu’il conduise. Pourquoi l’a-t-il fait ? Quel a été l’enchaînement des événements, de taille ou en apparence insignifiants, l’ayant mené à prendre la décision de piloter ce bolide réputé exceptionnellement dangereux ? Le chapitre consacré à la bécane en question fait froid dans le dos. L’auteure cherche une réponse à la question qui la taraude, l’obsède, la fait douter depuis plus de vingt ans. Elle scrute, suppute, analyse, ressasse encore et encore chaque élément susceptible d’avoir joué un rôle, détourné le cours des choses, évité le drame. Elle cherche une réponse, consciente pourtant du fait qu’ « il n’y a que de mauvaises questions ». On se dit tout le long qu’elle a tort de faire l’exercice, mais comme on la comprend alors qu’elle nous explique dès les premières pages ce qui la pousse à faire ce travail infernal : « Quand aucune catastrophe ne survient, on avance sans se retourner, on fixe la ligne d’horizon, droit devant. Quand un drame surgit, on rebrousse chemin, on revient hanter les lieux, on procède à la reconstitution. On veut comprendre l’origine de chaque geste, chaque décision. On rembobine cent fois. On devient le spécialiste du cause à effet. On traque, on dissèque, on autopsie. On veut tout savoir de la nature humaine, des ressorts intimes et collectifs qui font que ce qui arrive, arrive. Sociologue, flic ou écrivain, on ne sait plus, on délire, on veut comprendre comment on devient un chiffre dans des statistiques, une virgule dans le grand tout. Alors qu’on se croyait unique et immortel. »
Le texte qui lui a été si nécessaire se lit d’une traite. Il est brillant, parvenant à nous faire croire qu’il a trouvé sans difficulté son équilibre émotionnel. Ce n’est pas un cri libéré dans l’urgence mais le fruit d’une introspection réalisée sur deux décennies. L’occasion aussi d’effectuer de jolis retours en arrière vers une époque révolue, poussant à la nostalgie : « Il faut se souvenir de cette période d’avant Internet où les seuls supports d’écoute étaient le CD et le disque vinyle, et la façon de dupliquer, la cassette. On n’écoutait pas ce qu’on voulait quand on voulait. […] On commandait des imports qui mettaient parfois des semaines à arriver des US ou du Royaume-Uni, qu’on guettait comme des enfants. Et on fréquentait la discothèque municipale où nous pouvions emprunter trois disques par semaine. Le bonheur tenait à ce choix restreint qui nous était offert et à la peur de nous tromper. […] Le bonheur tenait à ce désir qu’on éprouvait et que l’attente aiguisait. Le bonheur, c’était le peu, c’était le rare. » L’auteure nous fait revivre des événements depuis longtemps oubliés, qui ont pourtant marqué la clôture d’une décennie : de la disparition d’Elie Kakou aux prédictions apocalyptiques de Paco Rabanne, en passant par la fameuse éclipse solaire de l’été 99.
Vingt ans après les faits, Brigitte Giraud vend la maison qu’elle aurait dû habiter avec l’homme qu’elle aimait, écrit ces lignes et semble avoir trouvé à travers les mots une manière de larguer enfin cette amarre du passé. On lui sait gré de nous avoir laissé quelque peu nous approcher de son âme.
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