La fantaisie Murielle Magellan

Par Dominique de Poucques - 17 janvier 2024

Murielle Magellan imagine ces deux égarés – dont un qui s’ignore – que rien ne devait se faire rencontrer, rassemblés autour d’un manuscrit caché des années auparavant. Mona, que la dépression a fait s’éloigner de sa fille, fascinée par ce texte, s’emballe et part à la recherche de son auteur, sans savoir encore que la mission qu’elle se donne est le dernier pas nécessaire à sa guérison. Philippe Sandre-Levy, l’écrivain découvert, n’a que faire de ces lignes oubliées, réminiscences d’adolescence. Pourtant, après un indispensable apprivoisement, leur lecture commune servira de pont entre ces deux âmes en recherche de sens. Le regard de l’un sur l’autre les bousculera jusqu’à participer à leur reconstruction mutuelle. À la clé, des retrouvailles avec cette légèreté, cette fantaisie dont ils s’étaient défaits malgré eux.

ENTRETIEN

  • Murielle Magellan, qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

C’est une drôle d’histoire. Celle de Mona, qui sort d’une longue dépression et s’installe dans un petit studio en région parisienne pour se rapprocher de sa fille Madeleine, avec laquelle elle a perdu tout contact. Alors qu’elle repeint les marches qui mènent vers une mezzanine, elle s’aperçoit que l’une d’elles est scellée. Derrière se trouve un manuscrit, qu’elle commence à lire. Ce texte, que le lecteur découvre avec elle, l’amuse beaucoup et la trouble parce qu’elle y voit des coïncidences avec sa propre vie. Cela excite sa curiosité, et elle contacte l’auteur via les réseaux sociaux. Lorsqu’elle le rencontre, elle s’étonne de la morosité de cet homme alors que son roman est si vivant et drôle. C’est la rencontre entre Mona et ce texte ; entre Mona et cet auteur ; entre tous deux et la fantaisie.

  • Votre récit débute par ce mot étonnant : « Imaginons ». Pourquoi cette précaution ?

Je savais que j’allais amener mon lecteur dans une drôle d’histoire et je voulais lui faire part du pacte d’imaginaire qu’on allait faire ensemble. Pour qu’il accepte de venir dans ce monde assez étrange, un peu comme une fable. C’est une manière de dire : « Jouons ! » Ça me plaisait de rappeler le livre en tant qu’objet. L’idée m’est venue en lisant « La somme humaine » de Makenzy Orcel. Au milieu de son récit, il écrit « Imaginons », ce qui lui permet d’amener le lecteur dans une nouvelle direction. J’ai choisi de débuter par le même moyen, de façon ludique.

  • Philippe a perdu toute fantaisie, mais aussi une certaine forme d’espoir, d’enthousiasme, une vision utopique ; en un mot : l’insouciance. N’est-ce pas inévitable à l’âge adulte ?

En effet, la perte de l’insouciance va de pair avec la perte de fantaisie. En tous cas avec l’éloignement de sa propre fantaisie. En vieillissant, il est bon de perdre certains côtés idéologiques, sans quoi on risque de devenir dogmatique. La jeunesse a tendance à croire en ce qui est bien ou mal. Avec l’âge on comprend que ce n’est pas si simple. La vie doit faire son travail de complexification du réel. Si ce travail n’a pas eu lieu, c’est signe de danger. On s’accroche alors à ses idées, on n’a pas su les sculpter, les faire évoluer. Il n’empêche que la fantaisie doit pouvoir revenir. Ce qui m’intéresse c’est de voir par où elle peut passer. J’étais moi-même très sombre au moment d’écrire ce roman, et je ne voulais pas stationner dans cette morosité. Je voulais retrouver humour et fantaisie. C’est comme ça que l’idée est venue.

  • Le roman est donc le résultat de la conscience d’un manque, perçu par Mona également – parce qu’au fond elle est déjà en train de remonter la pente et n’a plus besoin que d’un soubresaut – alors que le personnage de Philippe, lui, n’a aucune conscience d’avoir perdu quelque chose.

Oui. Pour Mona, ce soubresaut est finalement un texte. C’est ce qui m’intéressait. Cela vient de la création, de la fiction, qui permettent d’être à l’adresse de la fantaisie, mais aussi de la polyphonie, de points de vue différents, de façons d’être bousculée. Ce n’est pas par hasard si elle n’a pas lu de livres pendant sa dépression.

  • Vous écrivez que Mona, sur le chemin de la reconstruction, « réapprend à lire » et Philippe s’est détourné des romans quand il a trouvé la fiction inutile, puis « inoffensive » ; Notre rapport à la littérature évoluerait en même temps que nous ?

Oui. On a l’impression, lorsqu’on perd l’insouciance et qu’on prend en responsabilité que la fiction c’est « la légèreté d’avant », que les romans nous servaient dans notre jeunesse, mais qu’ils doivent être remplacés par des essais, des choses sérieuses. Or il ne faudrait jamais perdre le contact avec la réalité transformée qu’est la fiction. Elle nous permet de faire le voyage émotionnel de personnages différents de nous. Philippe se trompe à ce sujet.

  • Jonas, le personnage du roman de Sandre-Levy, est ébranlé lorsqu’on lui demande : « Vous être pressé ? Pour aller où ? » Vous écrivez : « Aucune réponse ne suffirait jamais ». Est-ce vrai pour chacun, ou seulement pour ceux qui se sont perdus en chemin ?

Je crois que c’est pour tout le monde. Une part de moi se dit que nous reproduisons à titre individuel un parcours de vie qui peut être magnifique, mais qui est finalement le même pour chacun. On n’y trouve pas forcément un sens collectif. La vanité liée à notre passage sur Terre et ce qu’on y laissera pose question. Il vaut mieux ne pas trop s’y attarder. Jonas s’y arrête un bon moment mais finit par trouver une réponse. On ne peut pas mesurer la trace qu’on laisse, elle est dans les esprits. Ce n’est pas l’écrivain, mais le livre qui est le passeur.

Parution : 3 janvier 2024
262 pages

Retrouvez ce roman aux Mialet-Barrault Éditeurs

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