Elégance, justesse du trait, causticité... tout Proust est dans ce recueil. Et la langue est là ! Belle, précise, délicate, déjà proustienne. Une manière simple d'entrer dans l'oeuvre du Grand-Ecrivain.
LireLe portrait de mariage Maggie O’Farrell
Par Dominique de Poucques – 19 novembre 2023
L’auteure irlandaise fait glisser sa plume en Italie au 16ème siècle, dans une famille de la haute noblesse toscane. Lucrèce en est la troisième fille. Enfant rebelle, sauvage, différente de ses frères et sœurs au doux tempérament, au point que sa mère se reprochera la distraction dont elle fit preuve en accomplissant son devoir conjugal : « Que le caractère d’un enfant était déterminé par les pensées de la mère au moment de la conception lui a pourtant été martelé tant de fois par les prêtres comme par les médecins. » À douze ans à peine, alors que sa sœur aînée périt subitement, la voilà promise à un mariage assurant à son père, le Grand-Duc de Toscane, une alliance forte avec son voisin de Ferrare. Elle devra à sa nourrice, suffisamment stratège, le report de la date de mariage jusqu’à ses quinze ans. Malgré cela, c’est encore une enfant qu’on prépare, puis qu’on livre à cet homme aux deux visages, tantôt charmant et attentionné, la seconde d’après calculateur et autoritaire. Alfonso Ferrare n’attend qu’une chose de sa jeune épouse : un héritier. En réalité, Lucrèce, comme toutes les femmes de sa condition n’est, dès sa naissance, programmée que dans ce but. La jeune duchesse est surprise par sa nouvelle vie, différente en tout point de celle qu’elle a connue. Si dans sa famille, elle ne jouissait d’aucune liberté, se déplaçant uniquement dans les endroits qui lui étaient réservés, elle avait accès à l’instruction et ses journées étaient méticuleusement organisées. Une fois duchesse, elle s’émerveille de pouvoir se promener à sa guise, peindre ou paresser. En revanche, forte de l’observation de la dynamique de ses propres parents, elle ne parviendra jamais à respecter les règles de son mari qui lui rappelle son devoir d’obéissance en toutes occasions, lui qui ne tolère aucunement qu’elle s’immisce dans les affaires qui le concernent. Hélas, Lucrèce tarde à tomber enceinte, ce qu’Alfonso prend pour de l’insolence, provoquant sa colère et son impatience. Un médecin est convoqué, qui déclare : « Son sang est trop chaud, ce qui excite l’esprit femelle. » Il préconise alors qu’on l’entoure « d’images douces et fruitées », et conseille : « pas d’excitation, de danse, de musique, de loisirs créatifs, de lecture, en dehors des textes religieux. » et d’ajouter : « Oh, et je recommande également qu’on lui coupe cette chevelure. » – Ses cheveux ? interroge le mari. « Ils ont la couleur du feu. Et il y en a trop. »
C’est bien sûr la condition de la femme que Maggie O’Farrell expose dans ce roman à l’intrigue bien amenée, à une époque où les femmes de rang étaient des ventres, où les hommes avaient officieusement le droit de vie ou de mort sur leurs épouses, leurs sœurs, sur les femmes dans leur ensemble. Si l’issue est connue dès la première ligne, le suspense fonctionne, principalement autour de la personnalité d’Alfonso qui renvoie sans cesse au personnage de Barbe Bleue et ses funestes desseins. Est-ce l’esprit de Lucrèce – ou le nôtre – qui s’emballe ? Le plus glaçant est peut-être la note finale de l’auteure qui dévoile un pan de la véritable destinée de Lucrèce de Médicis et de ses sœurs. La traduction, cristalline, est de Sarah Tardy.
416 pages
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