Jacaranda Gaël Faye

Par Dominique de Poucques – 22 octobre 2024

Sujet ô combien difficile que le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Gaël Faye parvient pourtant à trouver le ton juste pour rouvrir ce chapitre douloureux.

Milan, le jeune personnage narrateur de ce roman, né en France, se retrouve un peu malgré lui au plus près de son histoire personnelle, celle de sa famille, alors qu’il découvre le pays de sa mère, quatre ans après le génocide. Il ne sait alors pratiquement rien de ce pays et de ses racines rwandaises, sa mère ayant toujours éludé le sujet, laissant planer un étourdissant silence autour de chacune de ses tentatives de questionnement. Sa rencontre avec sa tante Eusébie constituera un premier éveil alors qu’elle lui dit que ce pays est le sien, et que certains de ses ancêtres sont morts pour qu’il s’y sente chez lui. « Je l’écoutais, éberlué. Ses paroles cheminaient en moi, me réconfortaient. Je n’avais jamais pensé que je pouvais appartenir à un autre pays que la France. Être autre chose ici qu’un touriste, un étranger, un vacancier. Eusébie m’ouvrait les bras comme jamais ma mère ne l’avait fait. Une frontière s’effaçait. »

D’abord un peu égaré au milieu de ces gens et de cette langue qu’il ne connait pas, il fait son chemin, côtoyant les jeunes du quartier, dont Claude, rencontré en France des années auparavant, sans avoir pu comprendre alors qu’il était de sa propre famille. Milan observe ces gamins « s’amuser comme on se venge de tout – des enfances gâchées, des bagarres de rue, des coups de couteau et de machette, des nuits à dormir dehors, des overdoses de colle à sniffer, des familles décimées, de la misère crasse, de l’alcool frelaté, des viols, des maladies, de l’indifférence ou de la pitié des honnêtes gens. Ce soir-là, les enfants se tressaient des lauriers, chantaient leurs propres louanges, étaient princes et princesses en leur Palais. Toute leur énergie tendue vers la joie simple d’être en vie. » Après ce premier voyage, il fera des allers-retours entre Paris et Kigali, amenuisant à chaque voyage le mystère de sa propre origine. Cependant rien ne va de soi pour Milan qui découvre, interroge, s’étonne sans cesse de voir ces deux communautés cohabiter aujourd’hui, après les horreurs infligées ou subies par les camps ennemis des années auparavant. Tous se connaissent, se reconnaissent entre voisins avec une apparente acceptation : « Si placides le jour, les gens devenaient déraisonnables la nuit venue, buvaient jusqu’à la folie, jusqu’à l’indécence, pour s’oublier, pour se fuir, pour s’échapper quelques heures de leur tête et de leur quotidien, pour écoper la tristesse et faire taire les souffrances qui perturbaient leurs consciences. La conscience des bourreaux, la conscience des victimes. La conscience d’un peuple, inguérissable. » Sa rencontre avec Stella, nouvelle-née de sa tante Eusébie – enfant de la résilience pour cette femme qui a tout perdu dans le conflit : mari, enfants, parents – l’aidera à s’ancrer dans son pays, son histoire, son existence.

Gaël Faye fait preuve une fois encore d’une profonde humanité en retraçant le parcours de ce peuple déchiré par la violence et tentant depuis de construire un avenir pour les générations futures. Le roman est d’une grande force et empli d’espoir. Il est repris dans la dernière sélection du prix Goncourt 2024.

Parution : 14/08/2024
288 pages

Retrouvez ce roman aux Editions Grasset

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