Gaël Faye parvient à trouver le ton juste pour rouvrir le douloureux chapitre du génocide rwandais en 1994, dans ce roman d'une grande force et empli d'espoir.
LireDans l'ombre des hommes Anaïs Jeanneret
Par Dominique de Poucques – 20 janvier 2021
Anaïs Jeanneret est romancière, actrice et photographe. Dans ce nouveau roman, elle raconte avec brio la brutalité, la bêtise et la haine des anonymes. Ceux, nombreux aujourd’hui, qui à travers les réseaux sociaux condamnent sans limites et sans chercher sinon la vérité, du moins un éclairage.
Louise est parisienne et évolue dans un milieu aisé. Elle est écrivain, son mari politicien. Elle vit une existence mondaine, vaguement désabusée. Parce que son mari est accusé de malversations, le monde s’écroule autour d’elle. Les amitiés s’effacent, les regards l’évitent, alimentant en elle un sentiment diffus de culpabilité. Rapidement s’ajoutent aux manifestations d’indifférence et de mépris une violence faite d’insultes et de dénigrement. Les menaces, les images truquées et obscènes se multiplient sur les réseaux sociaux, laissant à Louise peu de possibilités de refuge.
L’histoire de cette femme jetée en pâture à une société devenant son bourreau est terrible et pourtant courante. Derrière cet acharnement se cachent la jalousie et la frustration de ceux qui trouvent dans les médias sociaux une tribune jusque-là inaccessible, à laquelle ils montent masqués, pour une audience toujours inassouvie : « Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. » Mais il ne s’agit pas que de cela. Juste à côte se cache en réalité la question de la place de la femme dans les relations humaines. La romancière fait dire au personnage de Louise qu’elle doit « descendre dans l’arène et affronter la bête, livrer sa version des faits et parler de cette société moderne qui persiste à confondre les femmes avec les hommes qui les entourent, sans considérer leur propre existence. »
Anaïs Jeanneret affiche pour l’occasion une nostalgie pour la jeunesse perdue, un temps où « tout était alors légèreté, liberté, promesse, espoir. Même les chagrins avaient alors une autre saveur. Ils exaltaient les sentiments et embellissaient les souvenirs en laissant des cicatrices douces à caresser. Ils la remplissaient d’une mélancolie toute romantique. […] Mais les chagrins désormais rétrécissent le cœur et laissent un goût amer. Sans doute est-ce cela vieillir. » Elle ne cache pas non plus une affection pour le monde des années 80, « celui d’avant les smartphones et les réseaux sociaux que les jeunes n’imaginent pas ». Son héroïne « se garde de penser que tout était mieux avant. Il lui arrive pourtant de regretter le temps d’une certaine lenteur et de l’ennui qui n’en était pas. Le temps des films argentiques, lorsqu’on devait attendre plusieurs jours après la prise de vue pour savoir ce qui resterait d’un instant appartenant déjà au passé. Ce temps où, entre deux rendez-vous, l’autre vous échappait toujours un peu mais où l’on acceptait ce mystère. Où la liberté de chacun n’avait pas à se justifier. Ce temps où l’on pouvait rêver. Où l’on pouvait disparaître sans laisser de traces, une heure, une semaine, davantage. »
L’écriture est juste, irréprochable et permet l’élaboration d’un roman fort et actuel qui laisse à l’esprit une résonance lancinante.
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